Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
L'humeur des Atréides

L'humeur des Atréides

Menu
Adieu velours bleu

Adieu velours bleu

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/00/02/28/34/69198990_ph1.jpgOn ne peut pas aimer, de films en films, les acteurs et leurs personnages de la même manière. Il est des rôles qui marquent plus que d’autres, qui composent et décomposent notre imaginaire, qui existent en nous comme la réminiscence d’un rêve que l’on est pas certain d’avoir vécu. Dennis Hopper, entre mille autres choses, a été l’un deux : Frank Booth. 

Franck n’est pas un ami. Il est même le genre de personne qu’il ne faut pas croiser. On ne se doute pas de son existence jusqu’au jour où l’on va trop loin, où l’on gratte la surface des choses pour pénétrer, candide, dans l’univers de David Lynch.

Il faut se cacher dans un placard au fond de la chambre d’une chanteuse de cabaret, Dorothy Vallens, pour assister à la scène. Frank Booth arrive à l’improviste, revêtu d’une veste en cuir noir parfaitement taillée, en harmonie avec son visage émacié et ses cheveux en arrière, façon crooner mais sans la gomina. Assis, il sort un masque à oxygène, se le colle à la bouche  et inspire profondément une étrange fumée verte. Il renifle et renifle encore, avec le rictus d’un homme hors de contrôle. Il est libre Frank qui se jette aux pieds de Dorothy Vallens, ou  plutôt entre ses jambes, tout en éructant de légers cris. Il pleure même, ému, laissant percevoir quelques « Oh Mummy » ; apparemment « baby want to talk ».

Et puis Frank s’emballe, s’énerve, s’excite. On le regarde grogner des « fucks » la tête rouge, les veines bondées de sang. Dorothy s’en prend une et puis Frank se calme. A nouveau, il hume l’intérieur de son masque en plastique, puis le laisse tomber par terre. Dorothy le remplace en sa bouche par un morceau de velours bleu qu’il mordille avec un certain plaisir.

Déjà, nous l’avions aperçu au cabaret alors que Dorothy Valens chantait, la peau belle et blanche, Blue Velvet de Bobby Vinton. Frank était assis sur la droite. Il était le plus attentif des spectateurs caressant le même morceau de velours bleu au rythme de la diction suave de Dorothy. Visiblement la chanson l’obsède, la femme aussi.

Plus tard, nous le verrons murmurer une autre chanson, In Dreams de Roy Orbison, dans une soirée folle, violente et perverse où nous apprendrons qu’il détient le fils de Dorothy en otage ; sans doute pour mieux la faire chanter.

Psychopathe sensible, tout à la fois père démiurge et enfant capricieux, Dennis Hopper trouve avec Frank Booth un magnifique vecteur de son talent. Ni caricatural ni trop cabotin, il s’approprie l’esthétisme du mal lynchien, entre dans sa danse, dans son champ/chant.

A l’annonce de sa mort, c’est le visage de Frank Booth, qui nous est le premier apparu. Une vision subjective, étriquée, sélective de la carrière hors norme d’un artiste complet. Rebelle d’hier, monstre sacré aujourd’hui et sacré monstre de Blue Velvet.