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L'humeur des Atréides

L'humeur des Atréides

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Bright Star, de Jane Campion (Tribune libre)

Bright Star, de Jane Campion (Tribune libre)

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/70/32/73/19100436.jpgJ'aimerais ici simplement étayer ce que j'ai déjà écrit dans mon commentaire sur Bright Star, de Jane Campion , désirant donner un autre avis sur le film.

Il est toujours difficile de réaliser un film sur des vies et des idylles célèbres. Quand l'issue fatale, et d'une vie de poète, et de son idylle sont connues d'avance, il me paraît indispensable qu'une tension émerge de l'écran pour frapper et happer le regard, pour dépasser la simple illustration.

Et le film de J.Campion ne me paraît pas dépasser une belle illustration biographique, une adaptation se satisfaisant de clichés. Rien de plus, car aucune tension ne vient innerver, tout au long du film, la destinée des protagonistes. Voilà mon ressenti quant au fond, la forme – heureusement, seul vecteur d'émotion du film – recelant davantage d'originalité. Il n'y a rienhttp://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/70/32/73/19100431.jpg de plus curieux que d'essayer de s'exprimer sur un ressenti de vide et d'inconsistance alors que l'histoire est bel et bien jouée à l'écran, ce qui me pousse à défendre l'importance du traitement de la référentialité (le fond), visiblement négligé ici, alors que comme FMSL, je suis habituellement en premier lieu sensible à la forme. Et pourtant j'aimerais montrer que même pour un film d'amour et de poésie, même pour un film référentiel au scénario connu d'avance, un fond qui ne se tient pas ne retient pas non plus la forme, et perd ainsi le spectateur.

Pour cela, je m'interrogerai en premier lieu sur le charisme du couple d'acteurs. Partons de faits : je n'ai strictement rien ressenti. Ni leur attirance, ni leur douleur, ni leur personnalité propre – cette remarque s'appliquant davantage au poète, qui n'a aucune part d'ombre, aucun accès de passion ou de création, bref, aucun trait du poète... C'est un comble de ne pouvoir croire à une histoire qui a réellement eu lieu, et pourtant c'est ce qui m'est arrivé. Pour une analyse plus poussée et cocasse des deux personnages, voir http://fromafog.blogspot.com/. Je partage l'avis de cet article, par ailleurs amusant bien que caricatural, quant au fait que Bright Star ne cesse de déployer devant nous des émotions, sans que nous en ressentions une seule. http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/70/32/73/19096261.jpgInquiétant paradoxe. A mon sens, cela tient à un problème, difficilement formulable, dans la relation entre les deux acteurs, dans leur jeu même. De leur coprésence ne naît nul érotisme, nulle aspérité, nulle alchimie à l'écran. Il y a même un constant décalage entre les mots des poèmes et des lettres, passionnés, et la réalité donnée à voir au spectateur : une fade tendresse maternisante, dans laquelle on ne ressent jamais l'angoisse d'un amour condamné, ou d'une quelconque passion. De la distance des acteurs envers leur jeu naît la distance du spectateur envers l'histoire : on demeure absents à l'idylle. Rien ne se passe alors qu'on devrait être au coeur de la tragédie. Alors évidemment, quand la pleine douleur nous est montrée une fois la tragédie consommée, c'est d'un oeil sec qu'on regarde Fanny Browne s'étouffer de larmes à l'annonce de la mort de Keats.

Mais l'idylle ne devrait-elle pas, de toute façon, passer au second plan ? Cette question est ambiguë au regard de ce film, car si la poésie de certains plans, comme l'a remarqué l'auteur, suggère de façon séduisante que le film se fait le pendant visuel de l'évocation poétique, le premier plan reste occupé exclusivement de l'idylle et la poésie là dedans fait figure de liant amoureux – donc ne vaut pas par elle-même mais est subordonnée à l'intrigue. J'aurais donc beaucoup plus de réserves que l'auteur à dire que le poïeïn (fabrication, composition du poème) est traité de manière intéressante, et également à voir ce film loin des clichés mielleux du romantisme, au contraire il me semble s'être enlisé dedans. En effet, en guise de poïeïn, qu'a-t-on pour parler des poèmes d'un des plus grands romantiques anglais ? Une extase dans un arbre, des propos accumulant les clichés du http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/70/32/73/19100419.jpggenre (la prédestination, la muse, le mythe du génie poétique, l'absence d'effort pour composer...), des gribouillages vite montrés. Quel dommage de ne pas avoir tenté une vraie réflexion sur ces questions ! Il serait faux de considérer que parce qu'un poète écrit des odes à la nature, son art - en particulier le romantisme - se limite à une posture extatique dans un arbre en fleurs. Ecueil qu'il me paraissait important d'éviter.

Alors on pourra m'objecter que Jane Campion filme volontairement de manière elliptique son sujet, par touches, par évocations, et c'est vrai qu'elle le filme par la lumière et les paysages plus que par une solidité de fond. Mais une ellipse, une fragmentation, un traitement par l'évocation ne sont beaux  que s'ils suggèrent en creux une profondeur, s'ils fonctionnent dans le non-dit, et à mon sens ici ils sont la seule sensualité du film. A moins que Jane Campion n'ait voulu montrer l'érosion de tout fond, de tout thème, au profit d'une forme qui les dilue dans la lumière, jusqu'à aspirer l'âme des personnages, (ce dont je doute puisqu'alors pourquoi traiter mal les questions amoureuses et poétiques – il aurait suffit de ne pas les traiter du tout, assumer la forme elliptique et suggestive – ), je considère son film sinon raté, du moins bancal et frustrant. D'ailleurs, une telle manière de filmer aurait mieux convenu à un éloge de l'impressionnisme, voire du symbolisme, non au romantisme qui n'est que tension, exacerbation, exaltation, révolte. A peu près tout ce dont le film manque !

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/70/32/73/19100417.jpg

Je ne pense pas que la poésie intéressait réellement la réalisatrice, qui semble avoir davantage à coeur de filmer cette histoire avec son propre style, mais l'histoire devient tellement creuse que son style divertit sans toucher. Sans connaître vraiment la poésie de Keats, il ne me semble pas qu'elle ne soit que lumière, saisons et tendre amour – Keats devait avoir en lui, au vu de certains poèmes, une part importante d'ombre et de révolte, une attirance ambiguë envers la mort... C'est peu dire qu'à cet égard, qui aurait pu être le plus intéressant d'un film sur l'amour impossible et la poésie, Jane Campion édulcore criminellement.

Finalement, à mon sens, un traitement superficiel des questions poétiques et amoureuses, légères à l'écran mais d'une légèreté qui n'est pas le pendant appréciable de la profondeur, et qui ne suffit pas à masquer le gouffre créé par son absence.

 

 

Tribune libre : Audrey
Bright Star, de Jane Campion