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L'humeur des Atréides

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Jodorowsky et ses 12 salopards

Jodorowsky et ses 12 salopards

« J’avais besoin de guerriers. Des guerriers spirituels pour m’aider à accomplir une  mission sacrée », ainsi Alejandro Jodorowksy introduit-il ses souvenirs lorsqu’il évoque, face caméra, la genèse de son film le plus ambitieux, le plus fou et sans doute le plus mégalomane : « DUNE », l’adaptation cinématographique du roman culte de science-fiction de l’américain Frank Herbert. Une œuvre romanesque fondatrice, vertigineuse, absolue, qui posa à la fin des années 60 les bases d'un nouveau pan de science-fiction. Un univers ample et une écriture virtuose par un alliage de thématiques politiques, psychologiques et un indéniable souffle épique. Malgré un travail de préparation colossal orchestré par Jodorowsky et une bande digne des 12 salopards - «  la pré-production le plus aboutie de toute l’histoire des films n’ayant finalement jamais vu le jour » -  les studios américains ne suivirent pas, sidérés mais surtout effrayés par la proposition du cinéaste chilien. 

 

« Trop fou, trop monstrueux, trop en avance sur son temps… », les commentaires et les commentateurs sont légion pour décrire les cinq cent pages du story-board conçu avec l'aide de Möbius. Le projet, emmené jusqu’aux portes d’Hollywood par le producteur français Michel Seydoux, était formellement irréprochable. Avec Dune, Jodorowsky voulait partir en Jihad spirituel. Il avait besoin de « guerriers ». C’est dans cette phase de recrutement que le documentaire trouve son intérêt. On sera gré à son réalisateur, le jeune américain Franck Pivat, d’avoir opté pour une mise en scène classique, ou le récit coule, fluide alternant façon américaine les confidences face caméra d’un Jodorowsky enflammé et de ses 12 salopards, entrecoupées d’illustrations et de plusieurs focus passionnants sur des passages clefs du scénario. Trente après les faits, la puissance créatrice de « Jodo », sa vision messianique et sa poésie mégalomane demeurent intacts. Le documentaire n’est pas un film d’enterrement ni un deuil amer mais la joyeuse « recollection » d’un cinéaste et de son équipe, des légendes chacun dans leur milieu (dessin de Möbius, design de Giger le père d'Alien, casting mélangeant Salvador Dali, Orson Welles, Mick Jagger…) que le Chilien était allé trouver et convaincre un à un dans le cadre d'épisodes savoureux et pour le moins inspirants.

http://4.bp.blogspot.com/_Nu6IbTqtJEQ/S9YQC1ZcoFI/AAAAAAAABSQ/Exew23-gYVc/s1600/Chris+Foss+-+Dune+-+Spice+Container.jpgEn un an de préparation l'équipe produisit un avant-projet dont les « germes » influencèrent durablement l’histoire du cinéma. « Le Dune de Jodorowsky est un astéroïde dément qui a frôlé la terre il y 30 ans. L’impact n’a pas eu lieu mais la comète nous a frôlé de si près que ses spores ont tout de même pu se mêler à l’atmosphère terrestre et l’inséminer » explique un spécialiste de la SF moderne. D’Alien à Blade Runner en passant par Terminator, Matrix ou le récent Prometheus de Ridley Scott, tous ces films, par effet de cascades possèdent un infime héritage du Dune de Jodorowsky. Le maître chilien n'avait pas l'intention d'adapter le roman de façon fidèle. Sa propre fantasmagorie tenait une part importante dans le script. « I raped Frank Herbert so strong… but with love of course », s’excusera-t-il, hilare, à la fin du documentaire après avoir détaillé sa version revisitée de l’œuvre.

« Méfiez-vous des hommes qui rêvent tout éveillés, un jour ils réaliseront leurs rêves ». On ne peut s'empêcher de songer à cet avertissement de Lawrence d’Arabie. Sans doute Hollywood s'était-il injustement méfier. Et Michel Seydoux, présent dans la salle et interrogé à l’issue de la projection de conclure : « je suis bouleversé par ce que je viens de voir ».