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L'humeur des Atréides

L'humeur des Atréides

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La Piel Que Habito, de Pedro Almodovar

La Piel Que Habito, de Pedro Almodovar

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/83/22/52/19757039.jpg 

Merci de n’avoir rien dit.


Le dernier film de Pedro Almodovar, sélectionné à Cannes en mai dernier, avait été globalement salué par la critique mais était rentré bredouille ou presque (prix de la commission supérieure technique décerné à Jose Luis Alcaine, pour son travail sur la lumière) et jusqu’à sa sortie en salles à la mi-août, sa trajectoire était restée relativement « vierge ». Vierge, dans le sens où la clef de voûte scénaristique, le point de chavirage du film, ne fut ni dévoilé dans un talk-show par un chroniqueur malhabile, ni « spoilée » par les entourages ou les discussions de bureau. Pour une fois, saluons l’été.


Ce qui suit, justement, révèle l’intrigue.


Robert Ledgard est un chirurgien plastique talentueux résolu à mettre au point une nouvelle variété de peau, résistante au feu et aux piqures d’insectes. Il travaille jours et nuits dans son laboratoire sur les hauteurs de Tolède et expérimente ses découvertes sur une patiente qu’il tient captive dans une chambre de sa villa. Cette femme, et les liens qui l’unissent avec son geôlier serviront de creuset à un film délicieusement dérangeant.


http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/83/22/52/19748304.jpgNous découvrons Vera par le biais de la caméra qui la surveille dans sa chambre. Elle est belle, plus que ça même, c’est la femme parfaite : brune, tonique et équilibrée, les lèvres pincées, le teint légèrement halé, les yeux d’un vif marron. Elle est allongée sur le côté, elle lit. Ses courbes se dessinent, irréprochables, le long de son étrange combinaison beige. Son ravisseur l’observe calmement, zoome sur son visage ; cette femme est magnifique. De l’autre côté de l’écran, Vera se meurt, elle s’est ouverte les veines avec le fil des pages d’un roman. La plaie est superficielle, il aurait fallu tailler plus profond pour s’affranchir du savoir médical de son tourmenteur et s’enfuir définitivement. Mais ces deux-là se connaissent depuis longtemps, des années peut-être, le syndrome de Stockholm paraît complet. Vera est docile, elle ne tente pas de fuir et lui la traite avec un professionnalisme froid.


Pendant les vingt premières minutes, Almodovar nous jette un leurre. Les recherches sur cette peau artificielle ne sont que la partie visible de l’imbroglio ambiant. L’irruption du fils de l’intendante (extraordinaire arrivée, très théâtrale, devant les grilles de la villa) va venir enclencher une mécanique diabolique qui ne se relâchera pas jusqu’à la fin du film. Séquestrations, viols, accidents, suicides, mensonges et enfin meurtres vont se succéder dans une ambiance générale surréaliste frisant parfois le comique.


http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/83/22/52/19795585.jpgMais il n’y a pas matière à rire, à l’exemple de Vera, violée dans une scène ubuesque où, déguisé en tigre de carnaval, le fils de l’intendante court excité comme un diable dans la villa pour trouver sa cellule. Vera tente d’abord de s’enfuir mais, rattrapée, elle est outragée et ne parvient pas à négocier sa libération. La scène est éprouvante, le malaise complet. Arrivé quelques instants trop tard, Ledgard abat « le tigre » et lui offre ainsi une forme d’épectase toute symbolique. Paradoxalement, c’est à ce moment-là que ce dernier finit par s’éprendre de son otage. Comme si dans la sauvagerie du viol, Vera était « devenue femme ». 


http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/83/22/52/19748302.jpgC’est justement que Vera n’aura jamais été qu’homme. Ou plutôt, un homme enfermé dans le corps d’une femme. A l’aide d’un flash-back savamment orchestré (le séquençage du film est un vrai catalyseur, il ne sert pas à créer une fausse complexité), on découvre que Vera n’est autre que Vicente, un jeune homme patiemment transsexué par Ledgard en guise de châtiment pour le viol de sa fille et de son suicide consécutif. Vera, c’est la peau qu’habite Vicente. Le « Deus Ex Machina » ne se produit pas au même moment chez chaque spectateur. Certains devinent très tôt l’ignominie, d’autres auront besoin d’attendre ce magnifique plan ou le visage de Vicente laisse place à celui de Vera.


http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/83/22/52/19795589.jpgA partir de là, La Piel Que Habito devient un film hybride. Hommes et femmes se trouvent confrontés à des abjections primitives qui les concernent seuls. La castration (avant génitoplastie) chez l’homme, le viol chez la femme. Du point de vue de Vera, celui-ci se révèle d’ailleurs très complexe : un homme viole sans le savoir un autre violeur devenu transsexuel malgré lui ! Et le film va même plus loin, c’est dans la perte violente de cette « seconde virginité » que la métamorphose de Vicente en femme s’accomplit. Et quel choc pour le spectateur « homme » de découvrir que cette femme qu’il a certainement désiré dès les premiers plans renferme en réalité l’essence d’un homme.


Almodovar aborde avec une précision chirurgicale ce drame quasi Œdipien où des thèmes tabous s’entrechoquent pour bousculer perceptions et jugements. Existe-il des essences masculines et féminines ? Leur locus se situe-t-il dans le corps ou bien l’esprit ? Et Vicente, est-il resté homme ou bien devenu femme ? Une occasion sans doute de s’interroger soi-même, sur « cette peau que l’on habite » (« la piel que habito »).