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L'humeur des Atréides

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Les aventures de Tintin : le secret de licorne, de Steven Spielberg

Les aventures de Tintin : le secret de licorne, de Steven Spielberg

La saga Indiana JonesArrête moi si tu peuxDuel...ces films témoignent de l'amour de Spielberg pour les parcours, les trajets. L'histoire fait voyager. Le cinéma fait voyager. Du voyage naît l'émerveillement du regard, la curiosité, la découverte, l'aventure enfin. C'est dans ce mouvement que se retrouvent dans le même élan tous les admirateurs du réalisateur américain. Les aventures de Tintin – le secret de la Licorne ne les décevra pas ; mais n'allons pas dire que le film se place sous le signe d'un enchantement retrouvé. Au contraire. L'histoire racontée par Tintin dépasse (grand ouf!) les seules dimensions du récit. Ce que Spielberg raconte aujourd'hui, c'est l'histoire – fantastique, mais aussi périlleuse –  du cinéma américain dans l'aventure numérique.

 

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            Cette histoire commence par un trait de crayon sur une feuille et finit par un duel entre deux grues pilotées par des hommes. C'est l'histoire d'un geste qui s'est perdu, du moins, qui s'est éloigné, transformé considérablement. Le geste de l'artiste. Le crayon VS la machine. Le contact pour autre chose. L'image numérique, cette grande boulimique, est passée par là, affamée de matière, obsédée de vouloir la rendre. C'est elle dans ce film qui fait face et regarde l'humain. Éternel et récurrent corps étranger qui regarde, chez Spielberg, l'homme avec curiosité. Rappelons-nous comment E.T et Eliott s'apprivoisent. Rappelons-nous comment le dilophosaurus regarde le gras Dennis Nedry, rencontré à côté d'une énorme voiture jaune ; comment l'oeil du T-rex cligne au travers de du pare-brise. Ce regard  là, chez Spielberg, est toujours celui de la naissance d'une intrigue. Aujourd'hui, c'est un Tintin tout de synthèse et de volume qui fait face à sa réplique originelle, à savoir, la ligne claire de Hergé. Le héros observe alors un drôle de sentiment. Ce portrait lui ressemble, mais ce n'est pas lui. Comme E.T ou le dinosaure à crête, il perçoit dans celui qui lui fait face une ressemblance, mais une ressemblance trouble. La motion-capture comme adaptation de la ligne claire fait ici absolument sens. L'image numérique est bien celle où la netteté est reine. Le trouble en revanche intervient à l'endroit du volume. Tintin n'en voit pas dans son portrait, sur cette feuille sur laquelle est crayonné le dessin de Hergé. Amusante sensation, drôle d'impression surtout. La marque de la mine d'un crayon, l'encre, le papier, sont  dans cet univers des choses devenues vraiment étranges. Ce sont des palimpsestes qui appartiennent à d'autres temps comme les vieux parchemins retrouvés dans les mâts des trois Licornes. Ceux-là sont pourtant bien plus familiers à ce Tintin là que l'est son portrait by Hergé. En se superposant, ils dévoilent une nouvelle image. Faire du volume est la clé, mais aussi le B.A BA en ce monde.

            Si la trace laissée sur la feuille par le crayon paraît maintenant étrange, c'est que le cinéma américain, depuis qu'il a découvert et s'est plongé dans l'image numérique a, semble t-il, oublié absolument la gravité. Devant les possibles offerts par la nouvelle technologie, il s'est abandonné à corps perdus – à tous jamais ? La motion-capture de Tintin et le générique d'introduction sonne l'alarme dans une frénésie de production industrielle d'images.. Ces acteurs dont les noms s'affichent à l'écran, nous les connaissons tous, ne serait-ce qu'en terme d'incarnation (Billy Elliott, James Bond, les deux amis de Shaunof the dead). Tous ont disparus derrière les rondes silhouettes du film. Une sensation alors: Le secret de la Licorne, tel qu'il nous apparaît, aurait très bien pu être réalisé selon les techniques d'animations relief « classiques » (ShrekMonstres et CiePlanet 51 etc...) les acteurs intervenant seulement en post-production pour doubler les personnages animés. Or pour Tintin, les acteurs ont joué, ont été placés sous capteurs pour que les ordinateurs enregistrent leurs mouvements, mais si leur voix demeure, leurs traits de reconnaissance ont disparus (au profit de ceux des personnages de la bédé). Les capteurs placés sur les comédiens ne captent pas tant leurs mouvements qu'ils semblent leur sucer la peau. Nous n'en verrons rien. Cette machine, toute de branchements qu'elle est faite, injecte suffisamment de volume et de synthèse pour que tout soit recouvert. Seules les voix donc, en réchappent. Les capteurs ne peuvent suçonner le son (il demeurera l'ennemi de toujours pour cette machine).  Les voix, comme en résistance, n'habitent rien. Elles le peuvent en réalité, elles ne le peuvent en virtualité (remember Matrix). Le numérique n'abrite rien. Il projette et propulse sans cesse. C'est l'univers instable par excellence. La matière n'y trouve plus de réalité tant elle est sujette à toutes les expérimentations et à tous les possibles. C'est le numérique de l'avatar de Jake Sully qui a pu l'emmener et vous emmener là où vous savez. C'est le numérique encore qui a permis à Nolan de rouler une ville sur elle-même comme du papier à cigarette. C'est le numérique qui fait danser Wall-E et Eve dans l'espace autour d'un vaisseau spatial rempli de loques humaines. Le numérique toujours qui permet aux machines de Portal 2 de créer et modifier des salles de test à merci. Ce sont peut-être de beaux lâcher-prises, mais qui portent très bien leur noms. Si l'on se place à leurs côtés et que l'on se retourne, nous constaterons que le coup de crayon, l'encre et le sang sont bien loin. Spielberg est précisémment dans cette posture de l'explorateur avancé, engouffré, qui se retourne et ce regard rétrospectif lui permet de faire la mesure de l'histoire qu'il raconte.

 

            La ligne claire de Hergé, c'est de la matière qui accroche la matière, ce contact en train de disparaître (loué soit Tarantino et son Boulevard de la mort, ses vinyles qui craquent, ses pneus qui crissent, ses tôles qui se froissent, ses filles qui parlent et qui cognent). Les aventures de Tintin, c'est ce contact oublié, perdu dans la mémoire comme les souvenirs du Capitaine Haddock. Tout cela fait bloc (ou polygone, ou pixel). C'est le montage qui disparaît, et par là même, l'idée que quelqu'un monte le film, qui disparaît. Le film semble se dérouler et se construire en totale autonomie. Le générique du début raconte ainsi, en une seule séquence, une histoire de Tintin (Les sept boules de cristal). Dans le film, plusieurs séquences sont raccordées par l'intérieur du plan. Parlons de montage « par le volume »: la mer raccorde sur une flaque d'eau, le désert sur le dos d'une main, mais à chaque fois, reste un élément, pas comme un bug informatique, tout au contraire, mais comme  un hyperlien. **Hyper – lien**. Un cargo se retrouve dans la flaque d'eau, Tintin sur le dos de la main. Spielberg a tout saisi du numérique et de la folie qui lui est propre. Ses mouvements sont ceux de flux inarrêtables qui ne peuvent que donner le vertige et le tournis aux hommes (ces mouvements échappant naturellement à leur entendement). En cela, Spielberg fait de Haddock notre plus proche représentant (nous en serions les ancêtres). Le capitaine boit, ingurgite, rote. Il nous ressemble en cela que l'on peut, avec beaucoup d'indulgence, imaginer qu'il soit fait de viscères et boyaux (le seul dans le film). Il ressemble aussi à l'humain comme créateur et artiste du fait que, au sein du film, il est celui qui perd la mémoire, délire et tangue, petit, dans ses immenses navires. Ces crises de paniques, le capitaine les a à cause de son histoire, immense et trop ancienne. Celle-ci cache pourtant mille trésors.

            Spielberg sait tout cela, n'en est que trop gravement conscient. S'il raconte le péril encouru par enfouissement une bonne fois pour toute, du cinéma incarné (qui l'a émerveillé lui et par lequel il aura émerveillé à son tour), c'est en lâchant complètement prise, se laissant dissoudre dans le mouvement. Adieu la main de l'homme et que jaillisse le mouvement continu de la machine, autonome. Parfaitement autonome. La course poursuite au Maroc est une pure folie numérique. Tournoyante, vertigineuse, affolée. Elle est insensée, jouissive forcement, donne l'irrémédiable envie de calculer l'espace parcouru tant nous sommes dépassés par la frénésie de l'action. Le lâcher prise. Comprenez, il n'est plus question de faire des prises, ni même d'en refaire. Telle est l'implacable force de l'autonomie numérique (son potentiel suffit, elle peut se passer d'une équipe). Telle est l’inutilité de l'homme ici. Il faudrait lire, ou relire le beau livre d'anticipation de Hervé Aubron, Génie de Pixar. Il y était question de ce même horizon funeste et libérateur (inquiétant en somme).

            Spielberg quant à lui, ne tient pas à laisser son film filer dans cette déferlante. Il revient, in fine, pour conclure. Haddock et son ennemi, se battent en duel, pilotant chacun une énorme grue. Deux hommes derrière deux machines qui s'entrechoquent. Ceux-là n'en reviendront jamais aux mains, jamais. Telle est la mesure de l'histoire parcourue. Elle est soit grossière, soit effrayante, c'est selon. Venant de Spielberg, visionnaire s'il en est, tout le monde est en droit de s'interroger*, car il vient, tel un astronome, de nous faire partager une découverte qui était jusqu'à maintenant induite : il existe bel et bien un trou noir numérique, empêchant toute forme de matière et de rayonnement de s'en échapper. La fascination pour cette nouvelle énigme, ne fait que commencer. Tendons l'oreille.

 

* « Un monde où Spielberg est devenu une référence, voire la référence, est un monde qui régresse. »Burdeau pour Mediapart à propos de Super 8 de JJA