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L'humeur des Atréides

L'humeur des Atréides

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Piranha 3D, d'Alexandre Aja

Piranha 3D, d'Alexandre Aja

 

On aurait pu prendrhttp://images.allocine.fr/r_160_214/b_1_cfd7e1/medias/nmedia/18/65/59/98/19472488.jpge un certain plaisir à voir toute la peuplade habituelle du Summer Break américain se faire grignoter dans le dernier film d'Alexandre Aja. On aurait pu.

Par sadisme, ou vengeance éthique. On aurait pu légitimement s'y attendre tant la proie du film peut a priori paraître l'exact opposé de la paire de geeks que forme le réalisateur et son producteur Gregory Levasseur. Heureusement, le film n'en est pas là, à opposer bêtement les « jouisseurs » aux « prostrés », gardant une fois de plus une catégorie à l'image, et l'autre devant, à contempler celle-ci. Piranha 3D s'organise pourtant bien sur cette thématique: celle du regard à contenter. Le regard comme pur réceptacle d'envies ou fantasmes. On parle de pornographie. Jake, fils de l'héroïne du film, ne s'y trompe pas. Excité par le hasard d'une rencontre, il accepte d'assister un réalisateur de clips pornos pour un tournage express sur un bateau. Enfin! Enfin ce vieux rêve déçu de geek de pouvoir aller « toucher » avec les yeux ces filles qui, derrière l'écran, lui font pourtant tant d'effet. Non, Jake ne s'y trompe pas. Isolé au milieu du lac avec toute la petite équipe du film, il va enfin pouvoir contenter ses autres sens. Lécher la peau des filles, les toucher, parler avec elles. Y être, c'est enfin jouir.

Tout ce postulat  de départ sert bien évidemment à Aja d'exprimer un pauvre idéal, celui d'une déconnexion totale (position géographique du bateau) et d'un passage envié (du devant au dedans de l'image pornographique). Alors, le spectateur du film, comme le personnage, effectue le trajet et décroche parfaitement, en témoigne cette longue séquence où deux femmes nues effectuent un balais aquatique vu au travers de la chttp://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/65/59/98/19478907.jpgapsule du bateau. La bulle. Agrandissement puissance dix de celles qui pétillent dans les gobelets des étudiants qui festoient au loin sur la côte dans l'attente du premier concours de t-shirts mouillés de la journée. Ces préoccupations majeures et ces enjeux capitaux nous rappellent vite que la présence du réalisateur Eli Roth au casting n'est pas fortuite. On se rappelle d'Hostel et de son récit scindé en deux: le mouvement régressif et potache laissait brutalement place à l'horreur. Malheureusement alors pour Piranha 3D, on s'y attend. Pire encore, lorsqu'on se rend compte de cela, on se dit que la pornographie qu'on pensait voir à l'écran, n'a pas encore jaillit. Les Piranhas, enfouit dans un lac sous-terrain, s'échappent au diapason de cette double vitesse du film. Ils quittent leur « poche » par millions, sortent de spermatozoïdes vengeurs. La jouissance va faire mal.

Pourtant, il ne s'agit pas de s'attendre à ça, mais, après avoir été préparés, d'attendre le grignotage généreux d'humains . Y revenir donc, à cette jouissance de geeks, cette pauvre jouissance de derrière l'écran. Petite vengeance spectaculaire alors. La première des victimes de la plage se fait littéralement « bouffer le cul ». Plus tard, le réalisateur de films pornos se fera « avaler la bite ». Tout crus. On est dans la transcription littérale d'expressions verbales assenées à foison dans la première partie du film. De cette surcharge de mots évoquant la chose, les Piranhas se gavent, se repaissent jusqu'à plus faim. Il y a une certaine cohérence à cette pornographie de la violence. Tandis qu'il n'y avait aucune place à la suggestion ou au demi-mot dans la première partie du film, la seconde sera tout aussi monstrative. 

 

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La seule et très relative réussite du film consiste à contrarier cette jouissance, en sabotant la jouissance promise lorsque, après le début de l'attaque, nous voyons les dégâts causés par celle-ci. La séquence filmée caméra à l'épaule où les baigneurs sortent de l'eau, mutilés et dépecés, tient plus des premières minutes de Il Faut Sauver le Soldat Ryan que du film d'horreur habituel. Et si nous avions oubliés trop vite l'âpreté qui faisait la réussite du remake de La Colline à des Yeux? Très vite, à vrai dire, dans le montage même de cette séquence, le malaise s'évanouit et le film choisit finalement son camp: celui du film d'horreur boursouflé et fun qui a fait par exemple la réputation de Peter Jackson. Les clins-d'œils sont davantage de gros appels du pied, lorsque Ving Rhames transforme un moteur de bateau en broyeur de poissons. Aja offre à Roth le privilège d'être dans le panthéon des morts les plus « fun » du film. Quelle détente. Symboliquement, on pourrait voir dans cette scène l'abandon définitif d'un cauchemar interminable à la Hostel, où le rire était parfaitement évacué, le plaisir avec et obligeant le spectateur, presque de manière terroriste, à considérer un propos politique sans détours. Ici, non. Le propos initial va s'annuler. Une générosité peut-être, d'invoquer tous les totems du cinéma d'horreur des 80's, d'esquisser au détour d'une mise en scène, la transcription hors-contexte d'un film de zombie (beaucoup de corps mortifères s'agrippant à quelques chairs fraîches); mais une grande faiblesse aussi. Celle de céder finalement le film à ses victimes, laissant par ainsi les fameux Piranhas dans leur aquarium numérique, telles des bêtes curieuses. Une pauvre jouissance, éphémère qui plus est. Un Summer Break Movie qui se regarde la queue.