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L'humeur des Atréides

L'humeur des Atréides

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Retour sur Poetry, de Lee Chang-Dong (tribune libre)

Retour sur Poetry, de Lee Chang-Dong (tribune libre)

http://images.allocine.fr/r_160_214/b_1_cfd7e1/medias/nmedia/18/77/69/98/19482755.jpgPoetry de Lee Chang-dong, c'est l'histoire d'une disparition. Disparition de la solidarité sociale, disparition de la communication entre les êtres, disparition de la poésie, et factuellement, disparition d'une collégienne dont le corps charrié par l'eau du fleuve constitue une vision programmatique. Peu après le film sombre dans l'horreur d'une jeunesse monstrueuse, en face de laquelle se tient une vieillesse qui n'a plus les moyens de ses désirs.

Seule, suivie de près par une caméra joueuse et pudique à la fois, Mija se détache du chaos ambiant, comme pour l'affronter, et peut-être parvenir à faire le bon choix. D'emblée saluons le jeu époustouflant de l'actrice Yung Jung-hee incarnant cette petite vieille de soixante-dix ans qui cherche obstinément une éthique dans un monde où tout se délite. La quête du poème, fil conducteur qui scande une narration hâchée, correspond à la quête du mot juste qui transcenderait un monde devenu innommable, en deça de la parole, un monde qui peut seulement être révélé par une caméra sans concessions.

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/77/69/98/19421281.jpgCette quête traîne légèrement en longueur et fatiguera plus d'un spectateur (occidental ?). Le film prendrait presque la forme d'une flânerie dans l'horreur. Le jeu structural, très soigné au demeurant, peut bercer, voire lasser, de par l'alternance du quotidien sordide et des cours ou lectures publiques de poésie, douloureusement traversés par l'espoir de Mija. De fait il s'agit d'un film qui demande une endurance au spectateur. Cela dit sa patience sera récompensée à la fin du film par une scène d'une grande beauté et d'une grande émotion.

Thématiquement, il paraît que certaines critiques ont d'elles mêmes fait le rapprochement avec Bright Star, de Jane Campion (encore un film « sur la poésie »). Esthétiquement, peut-être – dans la lumière, dans la langueur de la caméra. Mais là où Bright Star illustrait la réussite de composition d'un poème « en direct », les cheveux dans les fleurs des arbres, Poetry n'a cesse de montrer une composition impossible, toujours remise à plus tard, et consiste à plusieurs reprises en une dérision de Bright Star. Ce dernier montrait une évidence en termes de poésie, puisqu'il retraçait la vie d'un poète du XIXe s ; l'autre s'en tient à des interrogations dans un monde contemporain où tout est devenu profondément incertain.

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/77/69/98/19421285.jpg Ainsi, Mija se rend à un « cours de poésie », supposant avoir un don « parce que [elle] aime les fleurs et qu'[elle] di[t] des choses bizarres ». Même arbre et mêmes fleurs que dans Bright Star mais, obsédante, l'absence de révélation poétique, cruelle résistance à tout effort de captation. Les clichés sont amenés doucement pour qu'on soit tentés d'y croire mais leur dérision est omniprésente. Les calembours grivois du policier qui fréquente les lectures publiques sont peut-être la dernière survivance de la poésie dans un monde désanchanté, en cela même qu'ils l'insultent. Par ailleurs, les velléités de poètes « débutants » sont assez cruellement ridiculisées comme artificielles et, surtout, vaines :  la scène du dîner met en valeur le scepticisme d'un autre poète quant au contenu des « cours » du « professeur de poésie », révélant la mystification que devient forcément l'enseignement d'une telle « matière ».

Poetry suggère paradoxalement une vérité sur le poème : il est impossible par essence à enseigner, à guider, à révéler. Selon nous le film traite davantage d'une création impossible qu'une quête aboutie, et prouve qu'un poème, aussi urgent qu'il se fasse ressentir, ne peut pas réellement « sauver » qui que ce soit ou « compenser » quoi que ce soit. Il est au contraire toujours lié à un renoncement.

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/77/69/98/19421282.jpgLa beauté de Poetry est justement de rester dans l'indécision quant à une poésie qu'on ne peut plus définir, surtout pas enseigner, qu'on ne sait plus où trouver, susceptible de jaillir partout et ne jaillissant nulle part. Comme cette image où seule la pluie viendra s'opposer à la virginité du papier blanc de Mija, les caractères qui devaient s'écrire au crayon (geste calligraphique immémorial du noir sur le blanc, équilibre du monde) restant obstinément absents.

Et finalement, l'inspiration tant recherchée s'évanouit quand les voix qui la font résonner cessent. L'écho qui s'éteint laisse cependant quelque chose de vivant derrière lui – en nous ? Le bon choix n'existe pas, rien ne peut compenser ou sauver ce qui a déjà été détruit. Mais tout ce qui manque devient tout ce qui reste : disparaître en poème.