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L'humeur des Atréides

L'humeur des Atréides

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Retour sur The Tree of life, de Terrence Malick

Retour sur The Tree of life, de Terrence Malick

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/84/20/33/19731066.jpgAlors que la dernière Palme d’or arrive en fin de carrière, force est de constater que The Tree of Life a trouvé son public avec plus de 800.000 entrées comptabilisées dans les salles françaises. Difficile pour autant de juger de son taux de satisfaction car si le film éveille la curiosité, ce qui est déjà beaucoup, la réaction des spectateurs, entre béatitude et agacement, est pour une fois fidèle à celle de la critique.

Le Malick divise : constat idiot de toute œuvre mais plus rares sont celles qui forcent à un tel positionnement. L’attribution de la Palme d’or cumulée avec la sacro-sainte « attente du dernier Malick » provoque une agitation toute particulière dans le landerneau de la critique. Preuve en est avec le numéro de juin des Cahiers du Cinéma qui lui « offre » sa couverture, adoubant le réalisateur alors même que, dans son histoire, le mensuel s’est toujours désintéressé de son oeuvre. Et il n’est pas certain que The Tree of Life soit le film matrice pour provoquer une telle rupture (?)

http://www.territoires-cinema.fr/medias/revuesCinema/Cahier-du-Cinema/cahier668.pngStéphane Delorme lui, dans son éditorial grotesque, le justifie par la seule souveraineté de sa mise en scène. Ainsi on peut lire verbatim « On peut tomber entièrement sous le charme du film, ou bien regretter certains aspects solennels ou pompiers, il n’en reste pas moins qu’il faut être du côté de Malick, d’abord et avant tout pour la souveraineté de sa mise en scène…Que Malick bute sur l’organisation globale, ou qu’il succombe parfois à la solennité, ne devrait pas occulter ce qu’il invente ici, sur la manière rarissime de faire un film, de le penser, de le tourner, de le monter, et sur son ambition mystique d’inventer un autre cinéma. »

Mutatis Mutandis peu importe ce que le Malick ambitionne, réussit ou échoue du moment qu’il est beau ; quel revirement ! Quelle prise de risque !

Évidemment le dossier que le mensuel lui consacre tente de faire oublier, par diverses circonvolutions, l’indigence d’un tel éditorial. Que les Cahiers changent d’avis sur Malick, soit. Qu’il le fasse par pur opportunisme, non. D’autant plus que Malick n’invente pas avec The Tree of Life mais approfondit la logique de ses deux précédents longs-métrages.

On affirme souvent une nouvelle rédaction par opposition avec la précédente, mais un autre principe demeure ; celui du parallélisme des formes et des compétences. Ce qui a été fait peut être défait à condition d’en avoir la capacité, la compétence et ici, le talent.

 

Quoi qu’il en soit la critique montre ses dents, souvent cariées, et choisit son camp comme si cette grande figure fantomatique du cinéma avait agit avec défiance à son endroit.

Mais allons plus loin. The Tree of Life nous semble être jusque dans son essence une œuvre qui dénigre l’idée même de critique. Sa forme déstructurée, anti-narrative, son montage elliptique force à se raccrocher à des passages  – eux-mêmes bribes de souvenir autant pour le personnage joué par Sean Penn que pour le spectateur – extrapolés ou radicalisés à outrance. D’où l’impression de ne lire que des textes qui visent uniquement une « période » de The Tree of Life. Terrence Malick lui-même revendique cette absence de narrativité alors même que le film raconte bien une histoire avec un début et une fin. Et ceux qui se refusent à le voir entrent dans son jeu acceptant d’office de se griser de conjectures.

Le film repose presque dans son intégralité sur la mémoire, instrument essentiel du critique, la manœuvre, la plie, la conditionne à celle de cet homme en costume, là-haut dans les tours de verre. Mais à qui appartient la mémoire de The Tree of Life ? Toi qui as vu de quoi te rappelles-tu ?

Je me souviens d’un homme qui se souvient.
De quoi, de qui ?
Il se souvient de la naissance d’un monde, de son enfance, de sa famille, de son père.
Mais toi tu t’en souviens de cela ?
Plus vraiment.
Pourtant tu as vu ?
Non je n’ai rien vu dans The Tree of life, ce n’est pas moi qui ai vu ; c’est dieu qui a vu pour moi.

On le sait, c’est dans le point de vue qu’il donne à la caméra que le cinéaste déroute et imprime sa marque, depuis quelques films déjà, se plaçant à une hauteur trouble et insaisissable. Inutile ici de nier la part évangélisatrice de l’oeuvre malickienne, qui sans cesse nous baptise de lumière, usant de grandes notions bibliques (père, mère, repas, rédemption…) vers une élégie de la chrétienté. D’aucuns s’amusent de cette naïveté mais quel propos aux velléités universelles ne l’est pas ?

Le malaise critique est plus profond, c’est justement dans cette croyance en l’amour – mot d’une lourdeur terrifiante – assénée d’une hauteur inconnue - celle de sa caméra ; celle du messager (?) - que Malick se place au-dessus d’elle. A une distance qu’il veut intouchable du simple monde des idées, où seul l’art permet de rapprocher les Hommes du divin. Dès lors quelle place pour la pensée et qui plus est la pensée critique ? Le cinéaste nous forcerait-il à s’en prendre directement à l’amour et plus encore, à la parole de dieu ? Faut-il se mettre dans la posture d’un athée qui ne croit pas à ces images, d’un gnostique voyant en lui un mauvais démiurge, ou encore d’un fidèle qui se soumet ? Telles ont été en tout cas les différentes attitudes critiques, mais peu en ont pris la mesure ou la responsabilité.

http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/rilke/rilke6.jpgEn lisant ou relisant Rilke, dans ses fameuses Lettres à un jeune poète, d’un esprit, d’un ton, d’une croyance parfois étrangement proche de l’œuvre du cinéaste, on découvre un autre éclairage sur ce point :
 
«Et qu’ici, tout de suite, soit formulée cette prière : lisez le moins possible de choses d’ordre critique et esthétique….  Les Œuvres d’Art ont quelque chose d’infiniment solitaire, et rien n’est aussi peu capable de les atteindre que la critique. Seul l’amour peut les saisir, les tenir et peut être équitable envers-elles. »

Comment ne pas penser que Malik ne communie pas à cette prière ? Lui qui ambitionne l’œuvre d’art faisant œuvre d’amour entre les Hommes et dieu. Et après tout, même l’athée ne critique pas les cathédrales. Seulement, si The Tree of Life en a la froideur, il n’en a pas la grandeur.

L’œuvre est celle d’un mystique qui veut goûter à l’« hors du temps » ; à la fois dans « l’avant » et dans « l’après ». Le « pendant » n’a jamais lieu même dans la partie centrale, la plus narrative, composée de ce grand fantasme de la mémoire dès qu’il s’agit de l’enfance. « Et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien » reprenait Rilke.

C’est tout un cheminement mémoriel qui se noue à travers la lumière et ses fragments sans jamais pourtant toucher à la puissance et à l’ampleur de ces grands récits des écrivains de la mémoire. Proust, Mauriac, Chateaubriand, Aurevilly et quelques autres n’espéraient rien d’une fuite en avant sachant qu’il n’est que des fuites en arrière, ne comptant que sur la minutie d’une souvenance,  décantée par le temps et l’imaginaire, vers une vérité qui est la seule qui compte ; là où la vie de l’esprit devient art.

Chez Malick, dans une démarche digne d’un littérateur, cette vérité devient celle de dieu. Et, ne nous étant pas adressée, elle nous échappe donnant au long-métrage toute son austérité. La carence de tendresse contamine le film écrivait déjà ici Simon Lefebvre notant l’abandon de la chair au profit de la lumière. Avec The Tree of life, Terrence Malick nous a abandonné.

Serge Daney disait de 2001 de Kubrick - que l’on compare à tort avec Malick - que « c’est la dernière rencontre de l’art et du public » notamment dans l’émerveillement enfantin qu’il a su provoquer. The Tree of life en est loin. Il n’y a aucune rencontre. Non, ce n’est pas vrai, il y a rencontre avec ces « enfants secrets » mais elle nous est dérobée, sacrifiée pour cette lumière à laquelle le cinéaste ne résiste pas, croyant à une autre rencontre. Mais ce ne sera qu’une prise de distance qui ira jusqu’à la rupture ; rupture consommée sur cette plage aveuglante parmi la foule dès lors anonyme de spectres d’une mémoire effacée.