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L'humeur des Atréides

L'humeur des Atréides

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Shutter Island, de Martin Scorsese

Shutter Island, de Martin Scorsese

http://images.allocine.fr/r_160_214/b_1_cfd7e1/medias/nmedia/18/69/96/84/19151192.jpgDu malade imaginaire à l’imaginaire du malade, il n’y a qu’une frontière indécise sur laquelle flotte une île fantasmagorique ; Shutter Island. C’est en partance pour ses falaises, au gré de premiers plans magnifiques, que le cinéaste embarque le spectateur vers de nouveaux traumatismes.

Nous sommes en 1954, deux marshals (impeccables Leonardo Di Caprio et Mark Ruffalo) pénètrent consciemment ou non dans un univers mental à la recherche d’une disparue, Rachel Solando, échappée de l’un des trois bâtiments psychiatriques que compte l’île. C’est peu dire que Martin Scorsese s’intéresse, depuis quelques films déjà, à capter le psychisme de personnages torturés, chez qui la maladie guette, chez qui la folie s’installe. En adaptant le roman de Dennis Lehane, le cinéaste s’accapare sans mal un nouveau personnage scorsesien, Teddy Daniel, quelque part entre le Howard Hughes de AVIATOR et surtout le Travis Bickle de TAXI DRIVER. Certes, les traumatismes divergent - la guerre du Vietnam pour le chauffeur de taxi immortalisé par De Niro et la libération du camp de Dachau pour l’agent fédéral - mais une même tension, une même violence physique et psychologique transpire de leur être. Travis et Teddy sont intimement liés comme deux facettes d’une souffrance américaine ou plus précisément comme l’expression d’une certaine culpabilité. Travis Bickle, souvenons-nous, se crée l’ambition obsédante de nettoyer « la vermine » des rues de New York et ainsi imposer, par tous moyens, sa morale, pervertie notamment par le traumatisme du Vietnam, dans une société américaine décadente. Teddy Daniel, lui, enquête pour dénoncer d’hypothétiques pratiques expérimentales opérées dans les hôpitaux psychiatriques de Shutter Island, telle la résurgence, en son esprit, des camps de la mort. Tous deux se sentent investis d’une mission quasi messianique, qui implique un engagement total de leurs corps et de leurs esprits en vue de faire progresser, croient-ils, l’humanité face aux horreurs du passé. Ce n’est pas tant la culpabilité d’avoir assisté et participé à ces tragédies qui les hantent mais la peur de devoir à nouveau faire face à ce même sentiment. C’est dans le refus inconditionnel d’une nouvelle culpabilité,  faute d’action, que se meuvent et s’enragent les âmes malades de nos héros. Alors, pour eux, l’adage « mieux vaut prévenir que guérir » prend tout son sens ; à moins qu’à trop vouloir prévenir ils oublient, avant toute chose, de se guérir ?    

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/69/96/84/19250392.jpgLe contexte psycho-historique, soit la prise de conscience des horreurs de la Seconde Guerre Mondiale et la pleine entrée dans la guerre froide, fait donc toute la richesse et la force entêtante du long-métrage. D’aucuns le regretteront, surtout les lecteurs du roman, arguant que Martin Scorsese délaisse largement l’intrigue pour mieux se focaliser sur son personnage. Difficile de leur donner tort, nous n’avons pas lu le livre, mais l’argument critique d’une comparaison livre/film ne vaut qu’un temps. Prenant vie sous la plume de Lehane, SHUTTER ISLAND prend corps par la vision de Scorsese. Et ceux qui attendaient des vrais jumeaux, de la seule fécondation du romancier, voit venir à l’écran des faux jumeaux issus d’une œuvre hétérozygote. Avec Martin Scorsese, il n’en pouvait être autrement.

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/69/96/84/19244449.jpgCela dit, il est vrai que l’intrigue à proprement parler ne présente pas beaucoup d’intérêt et la surprise finale, si elle est bien amenée, n’a rien d’original. Pourtant, SHUTTER ISLAND, malgré quelques longueurs, n’en perd pas moins son pouvoir de séduction. L’île s’imprime à nos yeux toute en verticalité, comme un dédale infini de plusieurs étages et de différents niveaux de lecture. Une scène remarquable nous le confirme. Le marshal court dans des escaliers qui s’entrecroisent à n’en plus finir comme un labyrinthe mental inextricable ; le marshal court à l’intérieur de son propre cerveau. Et ce ne sont pas aux fameux escaliers hitchockiens à qui l’on pense en premier lieu, mais à ceux de Scorsese, qui agit avec ses références comme avec nous, d’abord par sidération puis par réminiscence. Hommage avéré aux films de Jacques Tourneur et au SHOCK CORRIDOR de Samuel Fuller, SHUTTER ISLAND joue sur la confusion des sens et des esprits. Les nombreuses scènes de flash-back et d’hallucinations démontrent que le cinéaste a fait le choix (contesté) de l’explicite. Martin Scorsese, par ces illustrations excessives, en montre beaucoup, trop sans doute, au risque d’alourdir et d’épuiser son récit. Heureusement que l’âme du film résiste étrangement à ces emphases. C’est dire la richesse de SHUTTER ISLAND, île d’un fantasme de réalisateur devenu le nôtre à tel point, que nous sommes prêts à nous y faire interner.