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L'humeur des Atréides

L'humeur des Atréides

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Vers un manifeste pour une critique contemporaine (suite)

Vers un manifeste pour une critique contemporaine (suite)

CaptureSuite à l’appel lancé par  Independencia nous souhaitons nous joindre aux différentes forces de proposition en vue de l’élaboration d’un manifeste pour une critique contemporaine.

Réfléchir donc, à ce qu’est la critique aujourd’hui. Réfléchir pour témoigner d’une prise de conscience, et nous l’espérons, d’une transition. La critique vit des heures difficiles en pleine crise de confiance lassant un public qui ne lui trouve que très peu de légitimité.  En pleine crise économique également, comme l’ensemble de la presse écrite, concurrencée notamment par la plume mineure et inutile des bloggeurs dont nous faisons partie.

Ici, le débat n’est pas de revenir sur les dérives du web 2.0, cette logorrhée souvent fade et malsaine. Nous n’allons tout de même pas cracher dans la soupe. Et si aujourd’hui tout le monde s’exprime sur tout et n’importe quoi, nous nous permettons de le faire en réponse à un appel à contribution lancé par un site que nous suivons depuis sa naissance.

1. Les maux d’un constat

Combien sont-ils ? Ces lecteurs des Cahiers du cinéma, de Positif, de Trafic, de Vertigo, d’Independencia, de Capricci et j’en passe. Combien sont-ils vraiment ceux que l’on pourrait appeler des cinéphiles attentifs à la réflexion sur et par le cinéma ? Ce serait intéressant d’en avoir une idée précise.

Ils nous semblent trop peu nombreux par rapport à l’intérêt vif que suscite encore cet art de masse. L’ère de la simple méfiance envers la critique est largement dépassée.  Du coup ne parlons même plus de défiance mais de déconsidération.

Pédante, snob, intello sont autant de maux qu’on lui reproche, comme déphasée d’une réalité du spectateur.  Et cette présomption d’élitisme, émise y compris par des cinéastes, est hélas en passe d’être irrévocable. Pourtant, elle n’est pas  tout a fait exact  au regard de l’intérêt critique pour des films, des réalisateurs et même des séries qui touchent au plus grand monde (JUDD APPATOW, TARANTINO, KICK ASS, THE SOPRANO, MAD MEN…) Nous dirons même qu'elle est parfois victime d'un populisme inconscient et démagogue, qui se complet dans un refus de l'intellectuel. Il faut se l'avouer, dans notre civilisation européenne le monde des idées n'a plus la cote.

Pour autant, ce sentiment de mépris général doit être pris très au sérieux. Un lien s’est brisé avec les spectateurs. Le relais ne se fait plus. Sans lui, c’est la crise d’apoplexie.

Comment nous l’expliquer ?

Choisissons arbitrairement une hypothèse, celle de son manque d’incarnation. La mort de Serge Daney en 1992 marque un point de rupture, un grand traumatisme. A tel point que l’on imagine beaucoup de “penseurs du cinéma” se demander si la critique est encore possible après Daney ? Non pas qu’il n’existe pas de filiation bien au contraire, mais on sent comme une crainte ou une grande pudeur pour la nouvelle génération à incarner une pensée critique. Les années 2000 ont été privées de figures. Il ne s’agit pas de se comparer à Daney - ni même à qui que ce soit d’autres - mais de s’affirmer en tant que personnalité du monde critique. D’autant plus que certaines se dégagent peu à peu dans le “nouveau paysage de la critique française”. Il y a des idées, il y a du talent. Gageons que ces personnalités arrivent à se hisser à un niveau suffisant de connaissance (au sens de sa diffusion) et de reconnaissance.

De nos jours, le développement des outils de communication permet à chacun de se spécialiser plus ou moins rapidement sur un cinéaste, un genre ou un film. La plus value en termes de connaissance que possédait le journaliste est contestée et contestable. Elle doit être ailleurs, reposant sur une faculté d’utiliser ses connaissances pour en tirer une analyse d’un niveau supérieur. Mais non pas en autosuffisance, dans un milieu clos qui n’existe que par et pour lui-même. Critiquer c’est nous ouvrir des portes et nous laisser libre de les franchir ou non.

Une critique pour une idée, mais une vraie idée. Ce serait un idéal. Nous parlons là de politique de l’image, de visions, de concepts. Quels sont à l’heure actuelle les journalistes en capacité de conceptualiser les enjeux d’un film, d’un cinéaste, d’une période, d’un festival, d’une année ? Une petite poignée qui ose encore se perdre, que dis-je se retrouver, dans le monde des idées.

Le critique se repose trop sur l’expérience de sa rencontre avec le film, à l’impressionnisme total. Dès lors quelle différence avec le bloggeur cinéphile ?

Une certaine qualité littéraire et encore…

Cela dit, nous ne souhaitons pas la disparition de l’impressionnisme dans la critique. L’expérience doit se mêler à sa rationalisation, à sa conceptualisation, à l’idée. Un mariage difficile du chaud avec le froid. Mais ras le bol de la fadaise, du j’aime/j’aime pas teinté de je m’en foutisme primaire.

Dès lors les critiques sont-ils au niveau de ces attentes ? Que trop rarement. Difficile de mouvoir cette assise confortable et autocomplaisante, ce savoir-faire bien huilé et admis de chacun. Les mensuels traditionnels jouent leur rôle sans conviction (vision ?) et la petite guéguerre Cahiers du Cinéma / Positif n’existe encore que dans l’esprit de Michel Ciment. Sans parler des Inrocks, Télérama, Libération… figés dans leur propre caricature.

Comme si, le renouvellement des générations et des idées n’avait pas eu lieu. Comme si la critique cinématographique avait atteint cette « Fin de l’Histoire » dont nous parlait Fukuyama.

Heureusement, des nouveaux acteurs sont apparus récemment démontrant une belle énergie. On citera d’une part Capricci, présent sur tous les fronts. A la fois boîte de production, de distribution et d’édition, Capricci est en passe de devenir un acteur majeur de « l’Action culturelle » chère à Emmanuel Burdeau, son directeur de collection. Le travail éditorial, prometteur, ne fait que commencer. Nous lui souhaitons d’être audacieux et accessible. Une crainte tout de même, celle du mélange des genres. Capricci joue sur tous les tableaux et l’on imagine bien les ambiguïtés que cela crée. En effet, curieuse revue que le premier numéro du semestriel Capricci 2011 qui se veut d’actualité critique et qui se focalise exclusivement sur des projets distribués ou produits par Capricci.

D’autre part, Independencia qui ne jouit pas de la même force économique mais se lance également dans l’édition et la production.  Ils ont su par leur « critique de guerre » occuper un espace critique indéniable. Mais pour eux le plus dur commence, il faut s’inscrire dans la durée, passer à autre chose.  Nous leur souhaitons bonne route.

2. Nos attentes

Un manifeste pour une critique contemporaine se doit d’être simple et concret.  Voici nos propositions et nos attentes :

• De l’éthique

Dans un milieu fermé comme celui du cinéma des amitiés et des inimitiés se créent. Des intérêts également, que ce soit vis à vis d’une boite de production, de distribution ou d’un exploitant. Rien de choquant bien au contraire à ces deux conditions alternatives :

Soit le critique se refuse d’écrire sur des films dont il est, d’une manière ou d’une autre, lié intimement ou économiquement. Il fait un engagement moral en ce sens.

Soit le critique affiche clairement ses accointances et s’en sert pour construire un véritable discours de repositionnement du critique comme accompagnateur d’un réalisateur ou d’une oeuvre.

Or, aujourd’hui, ces deux facettes du critique se mélangent vers plus de confusion pour le lecteur. Nous souhaitons plus de clarté dans les intentions critiques.

• De la transparence

Il s’agit pour le lecteur de savoir qui écrit et pour quel parcours professionnel. Souvent, les rédactions font appel à des collaborateurs dont on ne sait rien. Une rapide biobliographie serait bienvenue (Independencia le fait mais uniquement pour ses rédacteurs). Et si pour des raisons pratiques ce n’est pas possible, il serait intéressant de connaître comment sont choisis les collaborateurs. 

Nous aimerions en savoir davantage sur le fonctionnement du comité de rédaction. D’abord existe-t-il et à quelle fréquence ? Est-il ouvert au public ?

Comme Independencia l’avait déjà organisé, il serait intéressant de pouvoir assister (une fois par mois par exemple) à un tel comité. De même, comment sont désignés ceux qui écrivent sur les films ? Comment sont choisis les films commentés ? Les critiques correspondent-elles à l’avis général de la rédaction ?

Pourquoi ne pas filmer un comité et le mettre en ligne ?

C’est tout le fonctionnement spécifique à chaque rédaction qui mérite, en préambule, d’être expliqué. La question des partenariats doit aussi se poser. Pourquoi tel partenariat ? Avec qui et pour quelles conséquences ? Ce n’est pas l’existence des partenariats qui est en cause mais le flou qui règne à leur endroit.

• De l’art de la critique

C’est regrettable mais les critiques ne nous parlent pas de leur travail. On ne sait rien de leurs méthodes, de leurs rituels, de leurs doutes. Prennent-ils des notes au cours des séances ? Ecrivent-ils directement après leur rencontre avec le film ou attendent-ils quelques heures ou quelques jours ? Quelle place laissée à cette rencontre ? Quels mentors ? Qu’est ce qu’une bonne critique? DVD ou projection de presse ? A-t-on besoin de voir un film avant de le critiquer ?

Le mystère est une excuse qui a bon dos. Quid de la transmission des savoirs ? Quid du liant avec le lecteur/spectateur ?

• De la notation

A chaque rédaction son système de notation (étoiles, notes sur 5/10/20 ou pas de note)

Le choix est arbitraire et cela ne saurait en être autrement. Nous souhaitons que le barème, toujours en préambule, soit justifié afin de mieux comprendre le rapport d’une rédaction avec son jugement critique.

Peut-on vraiment noter un film ? Si oui avec quelles limites et quelles mises en garde ?

Par là, c’est toute la vision d’une rédaction qui doit se construire, qui doit trouver sa place dans son rapport à l’histoire de la critique et, plus encore, dans son rapport au temps.

• De la modernité

Il faut encourager toute initiative qui viserait à décomposer ou recomposer le discours critique dans une forme qui influerait sur le fond. On a pu lire, par exemple, des tentatives de « fiction critique » c’est à dire des conversations plus ou moins  imaginaires qui permettent à leur auteur d’adopter différents points de vue afin de préciser, dans la nuance, son discours. Nous aimerions que cette idée soit développée.

L’interview critique est intéressante mais les questions s’orientent toujours dans une posture d’accompagnement de l’œuvre plutôt que dans une confrontation d'idées. Le format vidéo le démontre parfaitement. Il serait tout aussi profitable d’inviter des cinéastes et de les faire réagir directement avec l’avis, positif ou négatif, d’une rédaction. Il ne s’agit pas de convaincre un auteur sur la qualité de son film mais de le convaincre du bien fondé de l’existence d’un discours critique, auquel il prend part, sur ce film. On sait que la télévision n’offrira jamais rien d’autre que du cirage de pompe en grande pompe, gageons que la vidéo sur internet trouve un véritable espace de débat entre le cinéaste et son critique.

La modernité passe également par le renouvellement des savoirs et des générations. Aux rédactions de surveiller l’émergence de nouveautés, d’énergies et de talents qui se dégagent du net et de leur offrir une visibilité via un partage effectif de lien et d’information. Que le réseau prenne son sens dans un échange mûr entre professionnels et amateurs tout en se méfiant des commentaires et autres scories qui dérivent si facilement vers l'insipide.